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L’économie d’un Etat ouvrier en transition vers le socialisme (Décembre 2011)

Le Bolchévik nº 198 Décembre 2011
Cette présentation a été donnée le 6 août 2005 par Joseph Seymour, membre du comité central de la Spartacist League/U.S., devant les membres du groupe de jeunesse de la SL, le Spartacist Youth Club (SYC), à Oakland en Californie. Elle a été revue et légèrement augmentée, en collaboration avec le camarade Seymour, pour publication dans Workers Vanguard (n° 989, 28 octobre).
Les pionniers du mouvement socialiste d’avant Marx avaient un objectif fondamental, l’égalité économique ; ils considéraient qu’on pouvait l’obtenir immédiatement et en même temps que c’était le but final désiré. En d’autres termes, ils ne concevaient nullement un niveau de développement économique supérieur, que rendrait possible le renversement révolutionnaire du capitalisme. La Conjuration des Egaux a été la première organisation révolutionnaire communiste. Elle avait vu le jour dans la dernière phase de la Révolution française de la fin du XVIIIe siècle. Elle avait pour programme le communisme de consommation et de distribution. Le gouvernement révolutionnaire devait fournir aux familles nombreuses des logements plus spacieux et, proportionnellement, davantage de nourriture, de vêtements et autres produits de première nécessité.
Une des plus importantes contributions théoriques de Marx a été de changer la perspective du mouvement socialiste en la faisant passer de l’égalité dans le domaine de la consommation à l’élimination complète de la pénurie économique grâce à une élévation progressive du niveau des forces productives. Evidemment, dans une société sans classes, une société communiste, tout le monde pourra avoir équitablement accès aux biens de consommation. Mais il y aura certainement une énorme diversité des modes de vie individuels, auxquels correspondront différents niveaux d’utilisation individuelle de ces biens.
Si je commence ma présentation là-dessus, c’est que nous sommes dans une large mesure rejetés dans l’univers intellectuel du jeune Marx. Si vous faites un sondage parmi 100 étudiants et que vous leur demandez ce que le socialisme signifie pour eux, ils diront en grande majorité que c’est une question d’égalité économique. Ils vous diront que cela veut dire que tout le monde a plus ou moins le même niveau de vie. Rares seront ceux qui répondront que le socialisme a pour objectif d’élever le niveau de production et la productivité du travail à un niveau tel que la répartition des biens de consommation entre les individus ne provoquera plus de conflit social et ne sera même plus une préoccupation sociale.
Mais c’est notre but ultime. Pour l’atteindre, toute une période historique relativement longue sera malheureusement nécessaire une fois que la classe capitaliste aura été expropriée par la révolution socialiste prolétarienne. Dans cette société-là en transition vers le socialisme, la pénurie économique – et donc certaines formes d’inégalité économique – continuera d’exister. Lorsque vous y réfléchissez, c’est forcément vrai au niveau international. Cela prendra des générations au sein d’une économie socialiste planifiée internationalement pour faire en sorte que le niveau de vie des populations de la Chine, de l’Inde et d’autres pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique atteigne celui de ce qu’on appelle les pays industrialisés.
Mais même dans un Etat ouvrier d’une zone économiquement avancée comme en Amérique du Nord ou en Europe, l’inégalité économique persisterait sous certaines formes. Marx en parlait dans sa Critique du programme de Gotha (1875). Les gens auraient encore à passer beaucoup de temps et d’énergie à faire ce que Marx appelait un travail aliéné, c’est-à-dire faire un travail qu’ils ne feraient pas s’ils n’étaient pas payés pour. Certains emplois sont physiquement plus durs, plus salissants, plus ennuyeux, plus désagréables ou, dans certains cas, plus dangereux que d’autres. Ainsi, les mineurs de charbon et les ouvriers du bâtiment seraient mieux payés que les informaticiens qui travaillent dans des bureaux confortables. Des travailleurs possédant des qualifications économiquement utiles obtenues grâce à un long apprentissage, comme par exemple des pilotes d’avion, seraient mieux payés que le personnel de bord et les bagagistes. Ce sont juste les frais généraux de ce que Marx appelait la première phase de la société communiste.
Il y a une autre source importante d’inégalité économique dans la première phase après la révolution prolétarienne. Un objectif essentiel, et un aspect fondamental, d’une société communiste aboutie est de remplacer la famille nucléaire par des institutions collectives pour l’éducation et la garde des enfants par la société. Mais cette transformation, la plus fondamentale de toutes, nécessitera là encore le travail de plusieurs générations. Pendant toute une période historique, la famille demeurera l’unité sociale de base et donc l’unité économique et financière de base.
Prenez par exemple deux familles qui ont toutes deux un revenu annuel de 70 000 dollars. La première a un enfant et la seconde a trois enfants. La première famille a un niveau de vie un peu plus élevé. La différence ne sera jamais aussi grande que sous le capitalisme. Les soins médicaux seront gratuits. Le logement sera bon marché. L’enseignement sera gratuit et de qualité, de la crèche jusqu’à l’université et au-delà. Mais le revenu ne sera pas simplement proportionnel à la taille de la famille. Encore une fois, Marx mentionnait ceci dans sa Critique du programme de Gotha.
La planification économique par la démocratie ouvrière
Eliminer l’inégalité économique sous toutes ses formes exige que l’on éradique la pénurie économique en élevant progressivement le niveau de production. Pour y parvenir, il faudra prélever une partie de la production sociale totale et l’investir pour développer l’appareil de production avec la technologie la plus moderne.
Mais nous avons là une contradiction. Plus l’Etat ouvrier dépense de ressources à construire de nouvelles usines, à moderniser les usines actuelles, développer et moderniser les infrastructures (c’est-à-dire les réseaux électriques, les systèmes d’adduction d’eau, les autoroutes et les voies ferrées), moins il pourra dépenser pour la consommation familiale et individuelle. Donc il devra faire un choix entre augmenter légèrement le niveau de consommation à court terme et augmenter fortement le niveau de consommation à long terme.
En l’absence d’une révolution socialiste internationale dans les pays capitalistes avancés, ce choix serait particulièrement douloureux et source de conflits au sein d’un Etat ouvrier économiquement arriéré et nationalement isolé. Mais même dans un futur Etat ouvrier aux Etats-Unis ou en Europe occidentale, doté de ressources bien plus importantes, la répartition entre consommation et investissement resterait une question politique épineuse qui risque de polariser de façon importante la classe ouvrière. « Je veux avoir tout ce que je peux et tout de suite, mon pote, pas dans dix ou vingt ans. Qui sait si je serai en vie à ce moment-là. » Vous allez entendre ce genre d’arguments.
Pour que les organes démocratiques du gouvernement ouvrier puissent prendre des décisions rationnelles en ce qui concerne la répartition de la production totale entre la consommation et l’investissement, il faut pouvoir quantifier le rapport entre les deux. Si nous accroissons l’investissement dans la production de 13 à 15 % de la production totale, quelle sera l’augmentation de biens de consommation dans 5 ans, 10 ans ou 15 ans ?
Heureusement pour nous, les questions de ce type ont été discutées et étudiées en profondeur en Union soviétique dans les années 1920. Cela a donné lieu à une riche littérature économique écrite d’un point de vue marxiste dans le cadre du débat et de la lutte fractionnelle à propos de la mise en place d’une économie collectivisée et centralement planifiée. Un économiste soviétique du nom de G.A. Feldman a développé un modèle théorique pour une planification économique à long terme, c’est-à-dire couvrant une période de 20 à 40 ans. A mon avis, l’œuvre de Feldman « A propos de la théorie des taux de croissance du revenu national » est une contribution extrêmement importante à la compréhension marxiste de l’économie de la période de transition. Vous pouvez en trouver la traduction en anglais dans Foundations of Soviet Strategy for Economic Growth [Les fondements de la stratégie soviétique pour la croissance économique] (1964) édité par Nicolas Spulber.
Feldman a adapté à une économie collectivisée et centralement planifiée un modèle développé par Marx bien avant lui, tout en y apportant certaines modifications et additions importantes. Dans le deuxième livre du Capital, Marx développe un modèle théorique de développement de la production sous le capitalisme. Marx divise l’économie en deux secteurs fondamentaux : les biens de consommation et les biens de production (ou d’équipement). Les biens de consommation et les services à la personne sont ceux qui satisfont directement les besoins et les désirs personnels. Une chemise est un bien de consommation. La machine à coudre pour fabriquer la chemise est un bien de production, de même que le métier à tisser le coton avec lequel on produit le tissu de la chemise. Le pain est un bien de consommation. Le four dans lequel on le cuit et la moissonneuse-batteuse qui sert à récolter le blé ou l’avoine dont le pain est composé sont des biens de production.
Feldman a développé le modèle de Marx pour l’appliquer à un Etat ouvrier en divisant le secteur des biens de production en deux sous-secteurs fondamentaux. Il y a les biens de production qui servent à fabriquer des biens de consommation et il y a les biens de production qui servent à fabriquer d’autres biens de production. Une machine à coudre est un exemple du premier secteur. Les machines-outils comme les tours qui servent à fabriquer des machines, y compris des machines à coudre, appartiennent au second secteur. Beaucoup de biens de production ne sont pas dédiés à une technologie spécifique ; ils peuvent être utilisés pour développer le secteur des biens de consommation ou pour augmenter la capacité du secteur des biens de production. Une aciérie peut servir à fabriquer des automobiles ou du matériel de construction. Une bétonnière ou un engin de terrassement peut servir à construire des immeubles d’habitation ou des usines. Une centrale hydroélectrique peut fournir l’électricité nécessaire au fonctionnement d’appareils ménagers tout comme à celui des chaînes d’assemblage d’une usine.
Ainsi, il y a deux facteurs fondamentaux qui déterminent le taux de croissance de la production totale de biens de production et celui de la production d’articles de consommation. Le premier est la répartition de la production totale entre le secteur des biens de consommation et celui des biens de production. Le second est la répartition au sein du secteur des biens de production entre ceux destinés à produire les biens de consommation et ceux destinés à produire d’autres biens de production.
Prenez deux économies socialistes qui toutes deux augmentent de 25 % la production totale dans le secteur des biens de production. Dans la première, 75 % de cet investissement dans les biens de production est destiné à développer la production du secteur des biens de consommation et, dans la seconde, 50 %. Dans la première économie, la consommation va augmenter plus vite au début du plan économique mais plus lentement par la suite. Dans la seconde, c’est exactement le contraire. En ajustant les proportions, il est possible de développer une série de plans économiques alternatifs, depuis ceux qui développent au maximum la consommation à court terme jusqu’à ceux qui accroissent au maximum les ressources productives (et par conséquent la consommation) à long terme.
L’autorité en charge de la planification soumettrait une série de, disons, six plans alternatifs pour débat et décision à l’organe le plus élevé d’un gouvernement ouvrier, c’est-à-dire l’assemblée centrale des conseils ouvriers. Cela va probablement donner lieu à controverse. Des délégués vont argumenter : « Nos ouvriers et nos pauvres viennent juste d’accomplir une révolution. Ils attendent et exigent une amélioration importante et spectaculaire de leur niveau de vie, pas seulement des promesses d’amélioration importante dans 15 ou 20 ans. Nous voulons le plan A. » D’autres délégués diront : « Voyons plus loin que le bout de notre nez. Notre objectif est de développer la capacité de production et le rendement du travail. Le plan C est le mieux adapté. Bien sûr, au tout début, la consommation va augmenter plus lentement qu’elle ne l’aurait fait autrement, mais nous pensons que c’est le prix que nous voulons payer. »
Une fois que le taux de croissance à long terme de la production totale ainsi que de celle des moyens de production et celle des articles de consommation est établi, il est alors possible d’élaborer un plan économique détaillé pour les différentes périodes à venir – un an, deux ans, cinq ans. Disons qu’un plan est approuvé par l’assemblée centrale des conseils ouvriers. D’après ce plan, dans cinq ans, le revenu par habitant sera équivalent à 60 000 dollars. En s’appuyant sur les habitudes des consommateurs et les enquêtes de consommation, et après avoir consulté les coopératives de consommateurs, on peut prévoir plus ou moins précisément le modèle de base qui correspond à ce niveau de revenu. Par exemple, une estimation de 15 000 dollars pour le logement, 10 000 dollars pour la nourriture, 10 000 dollars pour la voiture et autres moyens de transport, etc.
Il y a un autre élément crucial de la planification économique dans un Etat ouvrier, particulièrement dans les pays les plus développés comme les Etats-Unis, l’Allemagne ou le Japon : il faut investir une partie de la production totale pour approvisionner en ressources essentielles, en argent et savoir-faire technologique les pays sous-développés afin de les aider à élever qualitativement le niveau de leur production pour progresser sur la voie du socialisme.
Pour le marché comme base de calcul et non la concurrence sur la base du marché
Une fois qu’on a établi le schéma de base prévu pour les produits finis, il devient alors possible de déterminer la quantité de matières premières et de produits intermédiaires nécessaires. Combien faut-il d’acier, d’aluminium et autres métaux ? Combien de plastique, de tissu en coton et en synthétique, de ciment, de caoutchouc et ainsi de suite ?
En fait, la technique et les informations pour répondre à ces questions existent déjà. Il y a des modèles théoriques et des études empiriques pour établir la relation entre la production de matières premières et celle de produits intermédiaires qu’il faut pour obtenir un éventail donné de produits finis. Cela s’appelle l’analyse entrées-sorties. Il est remarquable que Wassily Leontiev, celui qui a établi la théorie de l’analyse entrées-sorties et qui a fait les premières recherches dessus, avait été étudiant à l’université de Leningrad au milieu des années 1920. Donc il est clair que s’il a développé l’analyse entrées-sorties, c’était sous l’influence des discussions et des débats enrichissants qui avaient lieu parmi les économistes et autres intellectuels soviétiques sur la façon dont devait fonctionner en pratique une économie collectivisée et centralement planifiée.
Au début des années 1930, Trotsky critiquait énormément l’aventurisme économique destructeur et le dirigisme bureaucratique du régime de Staline. Au milieu d’un article qui s’en prenait à ceux-ci, Trotsky fit une sorte de déclaration de principes généraux : « Seule l’interaction des trois éléments suivants, planification d’Etat, marché et démocratie soviétique, permettra de diriger correctement l’économie de l’époque de transition » (« L’économie soviétique en danger », octobre 1932). Ceci vaut aussi bien pour l’Etat ouvrier américain à venir que pour l’Union soviétique d’alors. En 1932, l’Union soviétique était un Etat ouvrier dégénéré dirigé par une bureaucratie stalinienne parasitaire et conservatrice et l’on peut présumer que ce ne serait pas le cas d’un Etat ouvrier issu d’une révolution prolétarienne aux Etats-Unis.
J’ai principalement abordé jusqu’à présent les aspects de la planification étatique. J’ai introduit la question de la démocratie ouvrière principalement en termes de qui décide en dernier ressort des paramètres fondamentaux de croissance économique. Mais je n’ai pas encore parlé du rôle du marché. C’est une question compliquée. Là où le marché est important et, à certains égards, dominant, c’est lorsqu’il faut décider en quelle proportion il faut produire les différents biens de consommation.
Il existe littéralement des dizaines de milliers de modèles, de styles et de tailles de vêtements. J’en ai fait la douloureuse expérience il y a quelques semaines quand j’ai aidé ma fille à déménager dans un nouvel appartement avec son petit ami. Je vous jure qu’elle a au moins 80 paires de chaussures, toutes de styles différents. Il y a des milliers de modèles différents d’appareils ménagers, d’ustensiles et de meubles. Même dans une économie collectivisée, il y aura des dizaines de sortes et de modèles de voitures. Tout le monde ne voudra pas conduire le même genre de voiture. Et donc cela ne tient pas debout d’imposer un plan détaillé, même à court terme, pour la production des biens de consommation. La production devra être constamment ajustée à la structure changeante de la demande.
Cependant, coordonner rapidement et efficacement l’offre et la demande au sein d’une économie collectivisée n’exige pas une concurrence des entreprises d’Etat les unes avec les autres. Dans des Etats ouvriers à direction stalinienne comme l’ex-Union soviétique ou la Chine aujourd’hui, les termes « socialisme de marché » et « réformes de marché » signifient soumettre les entreprises à la concurrence des unes avec les autres. Les directeurs d’usine ont le pouvoir de décider ce qui va être produit et en quelle quantité et ils reçoivent l’ordre de vendre leurs produits au prix le plus élevé possible sur le marché, que ce soit aux consommateurs ou à d’autres entreprises. L’objectif déclaré est de maximiser la rentabilité de l’entreprise et, d’habitude, le revenu des directeurs et aussi celui des ouvriers sont liés à la rentabilité (ou à l’inverse aux pertes). Nous sommes contre ce système parce qu’il reproduit une bonne partie des inégalités et des aspects irrationnels du système de marché capitaliste.
Pour rendre hommage à ma fille, je vais donner l’exemple de l’industrie de la chaussure fonctionnant dans les conditions du « socialisme de marché » dans un Etat ouvrier bureaucratiquement déformé tel que la Chine. Prenons deux usines de chaussures – nous les appellerons A et B – et toutes les deux produisent des paires de chaussures de ville standard pour hommes (que personne dans cette salle n’a probablement jamais portées ni n’a l’intention de porter). Disons que l’usine A est relativement neuve et donc ses machines sont beaucoup plus avancées sur le plan technologique que celles de l’usine B. Par conséquent, l’usine A peut produire les mêmes paires de chaussures en utilisant 25 % en moins de temps de travail que l’usine B.
Le prix du marché pour une paire de chaussures est égal au coût moyen de production dans toute l’industrie. L’usine A produit en dessous du coût moyen et donc en tire un joli profit. Ses directeurs s’octroient une bonne paye et des primes, et ses ouvriers obtiennent aussi des augmentations de salaire significatives car elle est rentable. De l’autre côté, l’usine B, qui fabrique la même chose, perd continuellement de l’argent parce que ses coûts sont au-dessus de la moyenne du secteur et des prix en cours sur le marché. Si le gouvernement ne se met pas à subventionner cette usine, certains ouvriers seront licenciés ou l’ensemble des ouvriers vont devoir accepter des réductions de salaires et de leurs avantages sociaux, tout comme sous le capitalisme, bien qu’ils n’y soient pour rien.
Nous sommes contre la concurrence des entreprises d’Etat les unes avec les autres. Nous sommes pour utiliser le marché comme base de calcul mais pas pour la concurrence sur la base du marché. Nous sommes pour ce qu’on pourrait appeler un système de marché à direction centralisée dans le domaine des articles de consommation. Comment cela fonctionnerait-il ? Revenons encore à mon exemple de l’industrie de la chaussure. On aurait un organisme central de distribution coordonnant la production de plusieurs usines de chaussures. Il fournirait les chaussures aux commerces de détail et aux coopératives de consommateurs. Vous pouvez même les acheter par Internet.
Disons que, du fait d’une erreur de calcul ou d’une fluctuation de la demande, il y a trop de chaussures de ville et pas assez de chaussures de sport (chaussures de course, de randonnée, de basket, notamment celles qui sont approuvées par Michael Jordan). Donc, que se passe-t-il avec ce système ? Les directeurs de l’organisme de distribution téléphonent à quelques usines et disent : « Bon, réduisez la production de chaussures de ville, augmentez la production de chaussures de sport. Si vous avez besoin de machines spéciales qui vous font défaut, si vos ouvriers ont besoin d’un recyclage professionnel, pas de problème. Nous vous le fournirons. » C’est tout. L’argument fondamental, c’est que la direction reste centralisée mais qu’elle utilise le marché comme base de calcul afin d’ajuster l’offre à la demande dans ce secteur particulier.
Syndicalisme ou gouvernement ouvrier
Quelle est maintenant la différence entre notre programme marxiste et le programme syndicaliste en ce qui concerne l’organisation de l’économie après la révolution ? Avant la Révolution bolchévique de 1917, le syndicalisme révolutionnaire représentait, à gauche, la principale alternative au marxisme. Certains des premiers dirigeants du mouvement communiste qui devinrent par la suite des partisans de l’Opposition de gauche trotskyste ne commencèrent pas comme marxistes mais comme syndicalistes révolutionnaires : James P. Cannon aux Etats-Unis, Alfred Rosmer en France, Andrés Nin en Espagne.
L’essentiel du programme syndicaliste pour la réorganisation postcapitaliste de l’économie, c’est que les ouvriers doivent avoir tout le pouvoir de décision au sein d’entreprises autonomes ou, au moins, dans certains secteurs de l’économie. Aucun pouvoir gouvernemental ne serait placé au-dessus de celui des syndicats industriels. On peut dire que le syndicalisme est une version industrielle ou prolétarienne de l’anarchisme. Un intellectuel anarchiste britannique, George Woodcock, en a donné une description dans les années 1940 :
« Le syndicat, d’un autre côté, repose sur l’organisation des ouvriers par industrie sur le lieu de travail. Les ouvriers de chaque usine, entrepôt ou ferme constituent une unité autonome qui dirige ses propres affaires et qui prend toutes les décisions relatives au travail à faire. Ces unités sont organisées sur une base fédérale en associations industrielles afin de coordonner l’action des ouvriers de chaque industrie. L’organisation fédérale n’exerce aucun pouvoir sur les ouvriers dans aucun secteur industriel et ne peut pas imposer son veto à une mesure comme le fait l’exécutif d’un syndicat. »
– George Woodcock, Railways and Society [Les chemins de fer et la société] (1943), cité dans son Anarchist Reader [Anthologie de l’anarchisme] (1977)
En d’autres termes, le programme anarchiste bakouninien classique d’une fédération de communes autonomes est ici remplacé par une fédération d’entités économiques autonomes, industrielles ou autres.
De nos jours, que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs, nous ne rencontrons à ma connaissance nulle part des tendances syndicalistes importantes et nous ne sommes nulle part en concurrence avec de telles tendances. Donc, pourquoi est-ce que je veux parler du syndicalisme ? J’ai deux raisons. La première, c’est que, s’il y a un regain important de luttes ouvrières aux Etats-Unis, beaucoup de jeunes de gauche radicaux qui se situent actuellement autour du milieu anarchiste deviendront ouvriéristes. Faites-moi confiance là-dessus, j’ai vécu cela. Par conséquent, ils seront partisans d’une sorte de programme syndicaliste, c’est-à-dire un amalgame d’anarchisme et d’ouvriérisme.
L’autre raison, c’est la Chine. Lorsque la situation politique va s’ouvrir en Chine, et cela va arriver, je pense que les idées syndicalistes, et même des tendances syndicalistes, peuvent gagner la sympathie de certains ouvriers chinois. Les ouvriers chinois ont déjà fait l’expérience de fortes doses de capitalisme et, d’après les témoignages qu’on peut en avoir, ils n’aiment pas cela. En même temps, il se peut que beaucoup d’ouvriers chinois identifient le marxisme-léninisme et la planification centralisée au dirigisme bureaucratique, sans parler de la corruption. Et donc, quand il y aura une ouverture, certains ouvriers ainsi que des intellectuels de gauche chinois pourront se dire : « Débarrassons-nous des capitalistes et des bureaucrates du PCC et les ouvriers vont prendre les choses en main et diriger eux-mêmes les usines, les chantiers de construction, les mines de charbon et les chemins de fer. »
Il n’a jamais existé et il n’existera jamais d’économie organisée selon les principes syndicalistes, tout comme il n’a jamais existé et il n’existera jamais de société organisée selon les principes anarchistes. Mais si nous rencontrons un militant de gauche sérieux qui défend un programme syndicaliste, il ne suffit pas de dire qu’un tel programme ne pourra jamais se réaliser. Nous voulons aussi le convaincre que, même si c’était possible, si on l’appliquait en pratique cela irait à l’encontre des intérêts des ouvriers et de la société dans son ensemble.
Le problème avec le syndicalisme ressemble beaucoup à celui qu’il y a avec le « socialisme de marché ». Un programme syndicaliste reproduirait obligatoirement beaucoup des inégalités et des aspects irrationnels du capitalisme. Si les unités économiques sont vraiment indépendantes les unes des autres, elles ne peuvent entrer en interaction que selon les règles du marché déterminées par la modification constante de l’offre et de la demande. Inévitablement, cela signifie que certains ouvriers doivent se retrouver au chômage ou subir des pertes de revenu quand le marché se retourne contre eux.
Au risque de passer pour un fétichiste de la chaussure, laissez-moi reprendre l’industrie de la chaussure. (Vous vous apercevez à quel point porter des cartons de chaussures dans les escaliers pendant 15 jours m’a ramolli le cerveau !) Cette fois-ci, nous allons l’examiner d’après le modèle d’une économie syndicaliste. L’industrie de la chaussure est organisée dans un seul syndicat industriel autonome. Ce dernier tire ses revenus de la vente de chaussures aux particuliers et aux magasins. De son côté, il achète du cuir, du caoutchouc, du plastique et autres matériaux à d’autres syndicats autonomes.
Imaginons qu’il y ait un surplus de cuir. On a produit plus de cuir qu’il n’en faut au syndicat de l’industrie de la chaussure en fonction du volume actuel de sa production et de la demande des consommateurs. Les directeurs du syndicat de la chaussure disent à leurs homologues de l’industrie du cuir : « Nous n’avons besoin que de 80 % de votre cuir, nous n’allons pas en acheter plus car il ne nous en faut pas davantage. » Alors, que va-t-il se passer ? Ces entreprises sont autonomes les unes par rapport aux autres. Certains ouvriers de l’industrie du cuir vont devoir être mis au chômage ou, à défaut, ils vont devoir accepter une réduction de leur salaire et de leurs avantages sociaux car le secteur a des revenus en baisse.
Pour le contrôle de la production par la démocratie ouvrière
Même si ceux qui défendent le syndicalisme pensent qu’ils sont farouchement anticapitalistes, leur programme reproduirait dans les faits beaucoup des inégalités et des aspects irrationnels du capitalisme, malgré toutes les bonnes intentions. Nous sommes contre le programme syndicaliste de l’autogestion ouvrière des entreprises. Mais nous sommes en faveur de la participation démocratique maximale des travailleurs dans les décisions à prendre au niveau de l’usine, du chantier de construction, de l’entrepôt, du supermarché ou de l’aéroport. Le chapitre sur l’Union soviétique du Programme de transition écrit en 1938 déclare : « Les comités d'usine doivent reprendre le droit de contrôle sur la production. » Voilà notre programme non seulement dans le passé mais aussi pour l’avenir.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? En quoi est-ce différent du programme syndicaliste d’autogestion ouvrière ? Ce que nous entendons par contrôle ouvrier dans une économie socialisée, c’est que les représentants démocratiquement élus des ouvriers auront officiellement une voix consultative dans toute décision économique concernant l’entreprise ainsi qu’aux niveaux plus élevés. Disons que le Ministère de l’Industrie responsable de l’aéronautique propose de dépenser quelques centaines de millions de dollars pour la rénovation d’une vieille usine en remplaçant ses machines obsolètes par des équipements plus modernes. Les directeurs, les ingénieurs et les techniciens vont se réunir avec le comité d’usine élu et ils vont ensemble mettre au point un plan pour rénover l’entreprise. Ce plan sera présenté au Ministère de l’Industrie. Il ne sera pas simplement imposé d’en haut sans que les ouvriers aient leur mot à dire.
Il y a un autre domaine important où les comités d’usine élus joueraient un rôle important, y compris en remplaçant même une intervention directe de l’encadrement, c’est le maintien de la discipline dans le travail. Comment faire avec un perpétuel tir-au-flanc ou un ouvrier si incompétent qu’il perturbe la production et peut-être même met en danger d’autres ouvriers ? Comment faire avec un ouvrier qui abuse des congés maladie, qui se met en maladie simplement parce qu’il veut se prendre une journée pour aller à la pêche ? Il est bien préférable que ceux qui traitent ce genre de problème soient des représentants directs des ouvriers qui sont politiquement plus conscients et plus responsables socialement.
Au fond, une économie collectivisée et centralement planifiée n’est en rien incompatible avec une participation très complète et active des ouvriers aux niveaux les plus fondamentaux de l’économie, ni avec l’élection des délégués dans les soviets.
Mais, à l’opposé des systèmes d’« autogestion ouvrière », le contrôle ouvrier au sein d’une économie socialiste ne donne pas le pouvoir aux comités d’usine individuels d’avoir le dernier mot concernant l’ampleur ou la composition des investissements, étant donné que des groupes particuliers d’ouvriers ne peuvent prétendre s’arroger sans limite le budget de l’Etat, c’est-à-dire le surplus social collectif. Avant de distribuer sa part à chaque ouvrier, il faut déduire de la production sociale totale les ressources pour le remplacement et l’extension des moyens de production, les dépenses pour les personnes âgées et les handicapés, pour l’éducation et pour la santé, etc. Comme l’a fait remarquer Marx : « Ce qui est enlevé au producteur, en tant qu'individu, il le retrouve directement ou indirectement, en tant que membre de la société. »
Comme le disait Isaac Deutscher dans son discours « De l’Homme Socialiste » (1966) :
« Nous ne soutenons pas que le socialisme puisse résoudre tous les problèmes de la race humaine. Nous luttons tout d’abord contre les problèmes qui sont créés par l’homme et que l’homme peut résoudre. Trotsky parlait ainsi des trois tragédies dont souffrait l’humanité : la faim, le sexe et la mort. La faim est l’adversaire dont le marxisme et le mouvement ouvrier moderne relèvent le défi […]. Oui, le sexe et la mort poursuivront encore l’Homme Socialiste ; mais nous sommes convaincus qu’il sera mieux équipé que nous pour leur faire face. »
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/198/transition.html
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La Chine n’est pas capitaliste - La Chine et l’économie mondiale : le mythe et la réalité (Décembre 2015)

https://archive.is/bVCG1
Le Bolchévik nº 214 Décembre 2015
Nous reproduisons ci-dessous le texte, revu et corrigé pour publication, d’un exposé présenté en septembre dernier à New York par Bruce André, membre du comité de rédaction de Workers Vanguard, journal de la Spartacist League/U.S. Dans son exposé, notre camarade démonte quelques-uns des mythes les plus répandus dans la presse au sujet de l’économie chinoise et il explique un certain nombre d’événements survenus récemment dans ce domaine.
Pour comprendre l’économie chinoise, il faut partir du fait que, contrairement aux allégations de la plupart des commentateurs bourgeois ou prétendument socialistes, la Chine n’est pas un pays capitaliste. La Révolution de 1949 a mis fin au pouvoir de la bourgeoisie et des propriétaires terriens chinois, et elle a libéré le pays de l’esclavage impérialiste. Par la suite, la création d’une économie collectivisée et planifiée a jeté les bases d’un développement industriel accéléré, avec d’immenses acquis pour les masses ouvrières et paysannes qui, jusque-là, vivaient dans la misère. La Révolution chinoise a été menée par l’Armée populaire de libération de Mao Zedong, basée sur la paysannerie ; elle a créé un Etat ouvrier, mais celui-ci était dès sa naissance déformé, du fait qu’il avait à sa tête la bureaucratie parasite du Parti communiste chinois (PCC). Malgré une percée considérable du capitalisme au sein de l’économie, la Chine demeure un Etat ouvrier ; le noyau dur de son économie reste collectivisé – notamment les banques et les grandes industries, qui sont nationalisées. Une petite classe capitaliste a bien fait son apparition en Chine continentale, mais elle ne détient pas le pouvoir d’Etat.
Les impérialistes, qui avaient « perdu la Chine » en 1949, sont déterminés à la reprendre, afin de pouvoir à nouveau exploiter à volonté les masses chinoises. On peut le voir avec les agressions militaires américaines croissantes contre la Chine, qui se concentrent en ce moment en mer de Chine du Sud. La dernière en date de ces provocations a été l’annonce par les Etats-Unis d’exercices navals pendant deux semaines début novembre « à l’intérieur de la zone des 12 miles nautiques que la Chine revendique comme la limite de ses eaux territoriales autour de plusieurs des îles qu’elle a construites dans l’archipel des Spratly » (Financial Times, 8 octobre). Cette agressivité militaire s’accompagne de pressions économiques. Le projet de Partenariat transpacifique (PTP) porté par l’administration Obama consiste à créer un bloc contre la Chine dominé par l’impérialisme américain et japonais, incluant neuf autres pays capitalistes ainsi que le Vietnam, un Etat ouvrier déformé.
La Ligue communiste internationale s’oppose au PTP ainsi qu’aux manœuvres militaires américaines : nous sommes pour la défense militaire inconditionnelle de la Chine contre les impérialistes et les autres Etats capitalistes, et contre la contre-révolution intérieure. En même temps, nous ne donnons aucun soutien politique au régime du PCC, que le prolétariat chinois doit balayer par une révolution politique qui créera un régime de démocratie ouvrière ayant pour programme la révolution socialiste mondiale.
Depuis l’époque de Mao jusqu’à aujourd’hui, la politique du PCC a été l’expression du dogme nationaliste stalinien que le socialisme – une société d’abondance matérielle marquée par la disparition des classes – peut être construit dans un seul pays, et même dans un pays aussi historiquement arriéré que la Chine. Ce programme est en totale contradiction avec le programme marxiste de révolution prolétarienne mondiale – la condition préalable à la création d’une économie internationalement planifiée qui éliminera la pénurie en s’appuyant sur les technologies les plus avancées. Or celles-ci sont actuellement concentrées dans les pays capitalistes avancés. Sous Mao, l’économie planifiée était massivement déformée par le régime de la bureaucratie, qui avait érigé l’autarcie économique en vertu. Pour corriger les déséquilibres engendrés par l’incurie bureaucratique et pour favoriser la modernisation et la croissance, les équipes dirigeantes qui se sont succédé depuis 35 ans ont introduit des réformes de marché, assoupli le contrôle étatique sur la production et le commerce. Les investissements capitalistes ont aussi été encouragés dans certaines régions.
Cette expérience est loin d’être particulière à la Chine. Dans notre série d’articles « Le socialisme de marché en Europe de l’Est » (voir le Bolchévik n° 87 à 89, octobre à décembre 1988), nous analysions les effets de mesures de ce type dans plusieurs Etats ouvriers déformés d’Europe de l’Est avant leur destruction par la contre-révolution capitaliste. Nous faisions remarquer que, dans le cadre du stalinisme, il y a « une tendance inhérente à remplacer la planification et la gestion centralisées par des mécanismes de marché. Puisque les gestionnaires et les ouvriers ne peuvent pas être soumis à la discipline de la démocratie des soviets (conseils ouvriers), la bureaucratie considère de plus en plus que la seule réponse à l’inefficacité économique est de soumettre les acteurs économiques à la discipline de la concurrence. » Nous renvoyons également nos lecteurs à notre article « Les “réformes de marché” en Chine » (le Bolchévik n° 177, septembre 2006).
L’été a été agité sur les marchés financiers ; certains ont beaucoup perdu, notamment des banques, des fonds spéculatifs et autres grands investisseurs capitalistes. Cela a donné lieu une nouvelle fois dans la presse bourgeoise à une pluie d’articles qui cherchaient à expliquer les problèmes de l’économie mondiale en invoquant la prétendue imminence d’une crise en Chine.
Le 24 août, après une série de fortes baisses à la Bourse de New York, l’indice Dow Jones des valeurs industrielles a dégringolé de près de 600 points. Il se trouve que cela faisait suite à une série de ventes massives à la Bourse de Shanghai. La presse financière américaine a commencé à s’alarmer d’un « krach » supposé en Chine. Le Comité pour une Internationale ouvrière taaffiste [représenté par la Gauche révolutionnaire en France], qui prétend que le capitalisme a été restauré en Chine, évoquait de son côté la crainte de « récessions mondiale [sic] menée par la Chine » (« Economie mondiale : La crise chinoise crée la panique sur les marchés mondiaux », www.socialisme.be, article initialement publié le 25 août).
Bon, pour commencer, les ventes massives à Wall Street n’avaient fondamentalement rien à voir avec la Chine. C’était un exemple classique de bulle financière qui se dégonfle (jusqu’à un certain point). Depuis 2009 et jusqu’à l’année dernière, la Réserve fédérale a fait tourner la planche à billets à concurrence de 3 500 milliards de dollars, mis gratuitement à la disposition des banques et autres institutions financières. Celles-ci ont à leur tour investi en achetant des actions et d’autres actifs à risque aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde, stimulant ainsi artificiellement l’économie mondiale. Beaucoup de ces bulles financières (sur les minerais et autres matières premières, les actions et obligations dans les pays du tiers-monde, etc.) sont en train de se dégonfler. Si le coup d’épingle qui a provoqué un dégonflage partiel de la bulle boursière américaine provient d’une chute de la Bourse de Shanghai, c’est un pur hasard, sans aucune signification économique sous-jacente. La piqûre d’épingle aurait tout aussi bien pu venir de rumeurs sur la politique de la Fed, ou d’à peu près n’importe quoi d’autre.
Deuxièmement, l’état de la Bourse de Shanghai ne dit rien sur l’état de l’économie chinoise dans son ensemble. Contrairement à la Bourse des Etats-Unis et autres puissances capitalistes, les fluctuations de la Bourse chinoise n’ont pratiquement aucun impact sur les décisions d’investissement dans ce pays. Seuls 5 % des financements du secteur privé chinois proviennent de la Bourse – sans parler du secteur étatisé qui est dominant ! Si les actions de la Bourse de New York perdaient 40 % de leur valeur en deux mois, comme cela s’est produit cet été à la Bourse chinoise, nous serions en présence d’une récession mondiale.
L’effondrement de la Bourse de Shanghai a été à n’en pas douter un coup dur politique pour le régime de Pékin, qui depuis plusieurs années encourageait la classe moyenne chinoise à arrondir ses fins de mois en investissant dans des actions, tout en prêchant que la Bourse était amenée à jouer un « rôle décisif » dans l’affectation des ressources. Cet engagement politique des bureaucrates de Pékin explique sans doute pourquoi depuis le début du krach, au moins de juin, ils ont déboursé la somme incroyable de 236 milliards de dollars, prélevés sur les précieuses réserves de devises du pays, pour essayer de soutenir les cours boursiers.
Troisièmement, même si l’effondrement de la Bourse de Shanghai reflétait une crise économique croissante en Chine, ce qui n’est pas le cas, cela ne ferait pas planer la menace d’une crise économique aux Etats-Unis. Les Etats-Unis ont un immense marché intérieur, qui représente environ 70 % du PIB. Les exportations américaines vers la Chine représentent seulement 1 % du PIB américain.
Le yuan et vous
Pendant ce temps, Pékin a dévalué le yuan à la mi-août en laissant le cours de sa devise baisser de 4,4 % en une seule semaine. La presse financière américaine a interprété cela comme un signe supplémentaire que l’économie chinoise entrait soi-disant dans une crise profonde. Cette dévaluation était présentée comme une réaction de panique de la part de Pékin, qui aurait cherché à enrayer un ralentissement économique en stimulant les exportations. (Une baisse du cours du yuan rend les exportations chinoises moins chères sur les marchés internationaux.) L’économiste indien Prabhat Patnaik argumente dans un article de la revue Monthly Review (« La dévaluation du yuan », 27 août) que « la dévaluation de la monnaie chinoise laisse présager une grave accentuation de la crise capitaliste mondiale ». Patnaik prédit une guerre monétaire où la Chine essaiera désespérément de rester à flot en augmentant ses exportations aux dépens de ses concurrents internationaux.
Il faut replacer cette dévaluation dans son contexte. En 2005, sous de fortes pressions américaines, la Chine avait de facto fixé le cours du yuan par rapport au dollar. Cela a eu pour effet une réévaluation continue du yuan pendant dix ans ; on peut parier que ce n’était pas exactement l’effet attendu par les responsables chinois. Quand la Réserve fédérale américaine a commencé, suite à la crise financière, à faire tourner frénétiquement la planche à billets, cela aurait logiquement dû conduire à un affaiblissement du dollar. Mais la stagnation économique au Japon et en Europe, sans parler de la crise sans fin de la dette grecque, a fini par faire apparaître le dollar comme une valeur refuge pour les capitalistes financiers du monde entier. Les capitaux ont afflué aux Etats-Unis, poussant à la hausse le dollar – ainsi que le yuan qui était fixé à lui. Cette hausse a nui aux exportations chinoises, car il devenait plus coûteux d’acheter des marchandises produites en Chine et dont le prix est libellé en yuans. C’était particulièrement vrai pour les importateurs européens et japonais, car l’euro et le yen se dépréciaient.
La meilleure manière d’évaluer l’impact économique sur la Chine est d’examiner l’évolution depuis dix ans du taux de change du yuan pondéré par le commerce extérieur. C’est le taux de change du yuan par rapport non seulement au dollar mais à un panier de devises où sont représentés les principaux partenaires de la Chine à hauteur de leur poids dans son commerce extérieur. Dans un article publié le 15 août dans The Economist, on trouve un graphique montrant qu’entre 2005 et la mi-2015 le taux de change pondéré du yuan a augmenté de rien moins que 50 %. Autrement dit, si l’on ne fait que prendre l’effet de la hausse du yuan sur cette période, cela a eu pour effet de renchérir en moyenne de 50 % les produits chinois sur le marché mondial.
Dans ce contexte, la dépréciation du yuan en août n’était pas exactement un bouleversement majeur. En fait, The Economist se demande s’il est même approprié de parler de dévaluation, faisant remarquer que la Banque populaire de Chine (la banque centrale) est initialement restée les bras croisés : elle a laissé le marché jouer un rôle plus grand pour déterminer le taux de change du yuan ; puis elle a rapidement fait machine arrière et dépensé plusieurs dizaines de milliards de dollars puisés dans les réserves de devises du pays pour soutenir le yuan et l’empêcher de baisser davantage. Comme l’explique The Economist : « La dévaluation initiale de 2 % ne faisait que compenser l’appréciation du yuan au cours des dix jours précédents, en termes de taux de change pondéré par le commerce extérieur. Le yuan est toujours 10 % au-dessus de son cours d’il y a un an par rapport aux devises des principaux partenaires commerciaux de la Chine. »
L’une des contraintes qui pèsent sur la Banque populaire de Chine, c’est qu’une dévaluation plus importante opérée d’un seul coup provoquerait des actions similaires de la part d’autres pays, ce qui neutraliserait l’effet de la dévaluation comme stimulant pour les exportations. Et si tout le monde était convaincu que le yuan allait connaître une série de dévaluations, cela accélérerait une fuite hors de Chine des capitaux qui est déjà préoccupante.
Tout ceci ne veut pas dire que la dépréciation du yuan, aussi limitée soit-elle, n’aura pas d’impact sur le commerce mondial. A la mi-2015, les exportations chinoises étaient en baisse de 8,3 % sur 12 mois, certainement du fait du ralentissement économique dans la plus grande partie du monde capitaliste. On peut s’attendre à ce que la dévaluation du yuan stimule un peu les exportations chinoises. En même temps, un certain nombre de pays asiatiques qui exportent beaucoup vers la Chine seront pénalisés dans des proportions variables – Taïwan, la Malaisie et la Corée du Sud exportent plus de 5 % de leur PIB vers la Chine.
En Europe, la dévaluation du yuan a fait chuter le cours en Bourse de certaines entreprises qui vendent leurs produits en Chine, car les investisseurs craignent qu’elles se mettent à perdre de l’argent. Mais le premier moment de panique passé, il n’est pas du tout évident que dans l’ensemble les entreprises européennes en souffriront beaucoup. La Chine est le plus gros marché pour les producteurs automobiles allemands, mais il s’avère que ces entreprises se sont largement couvertes contre ce genre de fluctuations monétaires. Et une proportion significative des automobiles qu’elles vendent en Chine sont produites sur place, ce qui atténue l’impact des fluctuations de taux de change. Le Wall Street Journal du 11 août citait avec approbation un analyste financier en vue qui affirme que l’impact global de la dévaluation sur l’industrie automobile allemande serait « dans les faits nul ».
Quelle crise ?
Ceci étant dit, l’affirmation maintes fois répétée que Pékin a dévalué le yuan afin de désamorcer une crise croissante en Chine n’a manifestement aucune base factuelle. Comme l’expliquait l’économiste Nicholas Lardy dans un éditorial du New York Times (26 août), parler de crise en Chine c’est « tirer la sonnette d’alarme pour rien ». Pratiquement tout le monde s’accorde à dire que le taux de croissance de l’économie chinoise tourne autour de 7 % par an, un niveau qu’aujourd’hui aucun pays capitaliste avancé ne peut même espérer atteindre. Certes, le taux de croissance phénoménal de la Chine est un peu moins élevé comparé à celui des dernières années (9,7 % en 2013 et 8,3 % en 2014). Mais il faut garder en tête que ces chiffres représentent la croissance de la Chine d’une année sur l’autre. Entre 2007 et 2013, la Chine a triplé sa production de biens et services. En 2014, la croissance chinoise représentait près de 40 % de toute la croissance économique mondiale. Autrement dit, une croissance de 7 % cette année représente une augmentation de production totale bien plus grande que les 14 % de croissance de 2007.
De plus, le tassement du taux de croissance n’est guère étonnant. Des taux d’investissements impressionnants décidés par l’Etat ont permis à l’économie chinoise de continuer son développement alors même que le monde capitaliste subissait les effets de la crise financière mondiale de 2008-2009. Ce gigantesque effort d’investissements dans le logement, les transports et autres immobilisations a représenté semble-t-il jusqu’à la moitié du PIB chinois, un niveau extraordinaire. En tout juste deux ans, de 2011 à 2012, la Chine a construit environ 3,8 milliards de mètres carrés de logements, assez pour loger confortablement plus de 100 millions de personnes. (Les taaffistes joignent leur voix à celle d’économistes néolibéraux, qui sont très à droite de néo-keynésiens comme Paul Krugman, pour fustiger le déficit budgétaire de Pékin. Leur article du 25 août ne répond pas à cette question évidente : comment se fait-il que la Chine « capitaliste » ait été la seule à progresser énormément pendant la crise financière mondiale ?)
On peut ajouter que la dévaluation du yuan arrive à un moment où Pékin met en place la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, et s’est déjà engagé à investir des centaines de milliards de dollars pour construire la « Nouvelle route de la soie » vers l’Europe à travers l’Asie centrale ainsi que des routes maritimes vers le sous-continent indien et l’Afrique. Tout ceci, ajouté à la multiplication des investissements chinois en Afrique et en Amérique du Sud, témoigne de l’extension internationale de l’empreinte économique et financière de la Chine, pas d’une crise économique en Chine.
Ceux qui proclament l’imminence d’une crise économique en Chine montrent du doigt les bulles spéculatives évidentes qui se sont développées dans ce pays, notamment sur le marché immobilier. Etant donné que le gouvernement dispose de plus de 3 000 milliards de dollars de réserves financières, un effondrement du système bancaire chinois est peu probable. Des articles récents expliquent que les programmes de stimulation économique de l’Etat ont abouti à un excédent de capacité de production industrielle, par exemple dans les cimenteries. Une économie planifiée sous la direction de conseils d’ouvriers et de paysans minimiserait ce genre de déséquilibres. En cas de capacités de production inutilisées, les ouvriers des industries nationalisées pourraient alors recevoir une nouvelle formation et être employés dans d’autres industries. De toute évidence, les entreprises privées ne peuvent et ne veulent pas faire cela.
Quelques perspectives et questions
Donc, que pouvons-nous dire sur l’état de l’économie chinoise ? Derrière les statistiques économiques, ce qui nous importe particulièrement c’est le potentiel d’une révolte ouvrière et d’une fracture politique au sein du régime du Parti communiste.
La première question est la suivante : avec le ralentissement relatif de la croissance économique exponentielle chinoise, y aura-t-il assez d’emplois pour empêcher un chômage de masse ? Regardons d’abord la répartition actuelle de la main-d’œuvre chinoise entre les principaux secteurs de l’économie. Il y a eu une forte diminution de la proportion de la population active employée dans l’agriculture, qui est passée de 47 % en 2004 à moins de 30 % dix ans plus tard. Cette diminution s’est accompagnée d’une augmentation jusqu’à 2011 environ de la part de la main-d’œuvre industrielle, qui s’est alors stabilisée autour de 30 %. Pendant cette même période, il y a eu une augmentation constante dans le secteur des services, qui est passé d’environ 30 % en 2004 à plus de 40 % en 2014.
Il faut noter un fait important au sujet de ces emplois dans le secteur des services : la productivité de la plus grande partie d’entre eux n’est probablement pas très élevée. En supposant que le secteur des services continue à croître, on peut imaginer que cela constituera un mécanisme efficace pour absorber les travailleurs quittant le secteur agricole, tout en contribuant à limiter le chômage. La condition préalable pour cela, c’est que le revenu individuel des consommateurs chinois soit suffisamment élevé pour soutenir l’expansion du secteur des services. Il semble que les choses aillent dans cette direction. La consommation individuelle semble être en bonne voie pour remplacer les investissements dans les infrastructures comme moteur principal de la croissance économique. En 2014, la consommation individuelle a représenté 51 % du PIB, en hausse de 3 points par rapport à 2013. Les ventes de voitures et d’appareils électroménagers, ainsi que l’ensemble des ventes au détail, ont augmenté. Dans la première moitié de cette année, la consommation individuelle a représenté 60 % de la croissance économique du pays.
Plus d’un tiers de la population active chinoise est constituée de travailleurs migrants venus des régions rurales ; ils représentent probablement la couche la moins bien payée des ouvriers de l’industrie. Pendant les années 1980 et 1990, les salaires réels des ouvriers chinois avaient très peu augmenté, malgré d’énormes gains de productivité – le simple transfert d’un travailleur d’une ferme dans un coin reculé de la campagne vers une usine en ville représente un énorme gain de productivité. Après 2009, les salaires des travailleurs migrants ont connu une augmentation spectaculaire – ils ont presque doublé en cinq ans. Cet accroissement du coût de la main-d’œuvre est un des principaux facteurs du ralentissement de la croissance tirée par les exportations de la Chine.
La question que tout cela pose à mon avis est la suivante : que va-t-il arriver quand le réservoir de travailleurs migrants commencera à se tarir ? Autant que je puisse dire, ce jour n’est pas nécessairement très éloigné. La tranche de la population chinoise âgée de 15 à 24 ans est passée de 250 millions de personnes en 1990 à environ 200 millions en 2015. C’est en partie l’effet de la politique de l’enfant unique décrétée par le régime. En 2014, le nombre de travailleurs migrants âgés de 16 à 20 ans était inférieur de 14,5 millions à celui de 2008, une chute de 60 %.
La population chinoise en âge de travailler, entre 16 et 60 ans, est actuellement d’environ 916 millions de personnes. Ce nombre est en diminution depuis trois ans, à un rythme qui s’accélère. En février 2015, le nombre total de travailleurs migrants quittant les zones rurales pour chercher du travail en ville a diminué de 3,6 % par rapport à l’année précédente. C’est la première fois qu’on enregistre une diminution du flot de travailleurs migrants. Pour le moment, le déclin du nombre de jeunes travailleurs migrants est compensé par une augmentation du taux d’activité des seniors. Entre 2008 et 2014, la proportion des travailleurs migrants de plus de 50 ans est passée de 11,4 % à 17,1 %. Entre 2013 et 2014, le nombre de travailleurs migrants de plus de 50 ans s’est accru d’environ 14,6 %, la plus forte augmentation en trois ans.
A mesure que le flot de travailleurs migrants venus des zones rurales commence à se tarir, le développement économique va dépendre de plus en plus fortement de l’augmentation de la productivité. Tout comme pour ce qui est d’améliorer la qualité des biens industriels, la bureaucratie est par nature mal préparée pour améliorer l’efficacité et l’innovation. Ce point a été expliqué par Léon Trotsky, par rapport à l’Union soviétique, dans la Révolution trahie (1936).
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PSA Aulnay : Hollande élu pour gérer les fermetures d’usines - Pour une lutte de classe contre les capitalistes et leur gouvernement ! (Septembre 2012)

https://archive.is/lzUKz
Le Bolchévik nº 201 Septembre 2012
Moins de quatre semaines après les élections législatives et la victoire définitive du PS de François Hollande tombait l’annonce par Peugeot SA (PSA) de la fermeture de son usine d’Aulnay-sous-Bois en région parisienne. Plus de 3 000 ouvriers ont la tête sur le billot du Capital, sans compter une dizaine de milliers de travailleurs chez les sous-traitants. Il s’agit de la plus grosse usine de tout le département du 9-3, déjà sinistré par le chômage et la désindustrialisation. La misère et l’oppression raciste n’y font que s’aggraver depuis la révolte des banlieues de 2005, qui avait commencé à Clichy-sous-Bois, non loin d’Aulnay.
Il semblerait qu’en France il faille des gouvernements dirigés par le Parti socialiste pour gérer de grandes fermetures d’usines automobiles. En 1989 c’était sous un gouvernement Mitterrand-Rocard qu’avait été annoncée la fermeture de l’usine de Renault-Billancourt, fermée en 1992. En 1997 c’était au tour du gouvernement Jospin (avec participation du PCF) de faire passer la fermeture par Renault de son usine de Vilvorde, dans la banlieue de Bruxelles. Et maintenant c’est Hollande qui commence son quinquennat avec la fermeture de l’usine d’Aulnay.
Et ce n’est que le hors-d’œuvre des attaques prévues par ce gouvernement. Il a déjà annoncé une série de hausses d’impôts notamment sur les heures supplémentaires et sur le tabac, en attendant d’ici la fin de l’année une augmentation substantielle de la CSG payée par les travailleurs. Il taille à la hache dans les emplois de fonctionnaires. Il procède à la destruction systématique et sans précédent des abris précaires des Roms. Les déportations de sans-papiers se poursuivent par milliers, tout particulièrement à Mayotte où un bébé est mort dans un camp de rétention au mois d’août.
Manuel Valls, nouveau ministre des flics, a décrété des « zones de sécurité prioritaire », autrement dit le renforcement de la terreur policière raciste dans les banlieues ouvrières. Et il a eu du résultat immédiatement : à la mi-août, une violente émeute de flics, commencée par l’attaque policière d’une cérémonie de deuil d’une famille d’origine maghrébine, a secoué pendant plusieurs jours les quartiers d’Amiens. Comme sous Sarkozy, le gouvernement vise deux franges de la population que bien peu sont prêts à défendre, les Roms et les jeunes de banlieue, pour renforcer l’appareil de répression capitaliste contre toute la classe ouvrière. A bas la terreur raciste des flics contre les jeunes de banlieue ! Pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui sont ici, y compris les Roms !
Comme nous l’avions fait avec Mitterrand ou Jospin, nous avons fait campagne au début de l’année contre tout vote pour le candidat Hollande. Si Hollande s’était présenté en son propre nom comme candidat du PS, nous nous serions aussi opposés à son gouvernement capitaliste et nous aurions appelé à ne pas voter pour lui. Le PS est un parti ouvrier-bourgeois, c’est-à-dire qu’il se revendique encore (du bout des lèvres) du mouvement ouvrier et s’appuie sur les bureaucraties syndicales, mais sa direction et son programme sont totalement procapitalistes.
En France un gouvernement « de gauche », cela veut dire un bloc de partis sociaux-démocrates, comme le PS ou le PCF, avec des forces bourgeoises pour gérer ensemble le capitalisme – un « front populaire ». Avec un tel bloc, les réformistes donnent des garanties par avance que les Peugeot, les Bettencourt et les autres quelques centaines de familles qui forment la bourgeoisie française seront fidèlement servis, avec austérité anti-ouvrière, privatisations et terreur raciste. Hollande poursuit cette tradition en gouvernant avec les Verts de Duflot, les Radicaux de gauche de Baylet et le Mouvement républicain et citoyen de Chevènement. Les travailleurs doivent rompre avec les traîtres sociaux-démocrates et la collaboration de classes. Ils ont besoin de leur propre parti révolutionnaire, agissant dans leur intérêt de classe et s’engageant à lutter pour le renversement de ce système capitaliste pourri. A bas le front populaire !
Nous avions mis en garde qu’un gouvernement Hollande allait attaquer les travailleurs tout comme celui de Sarkozy, à la différence que Hollande allait bénéficier du soutien des bureaucrates syndicaux : Bernard Thibault, chef de la CGT, a ainsi appelé directement à voter pour lui. Alors que de nombreuses usines se retrouvent confrontées à des plans de licenciements, voire la fermeture pure et simple, avec PSA Aulnay en première ligne, la direction de la CGT laisse chaque syndicat se débrouiller seul. Ainsi, la hiérarchie de la CGT boycotte depuis avril toute mobilisation de sa base parisienne contre le plan de suppressions d’emplois de PSA, que ce soit pour les rassemblements du 28 juin et du 25 juillet à Paris ou du 12 juillet à Aulnay. Le soutien au gouvernement des chefs syndicaux contribue à faire dérailler les luttes des travailleurs.
Crise de l’automobile et crise du capitalisme
La crise de l’industrie automobile est profonde dans toute l’Europe, et elle reflète la crise de l’Union européenne (UE) elle-même. La crise financière mondiale, qui a éclaté en 2008 dans le secteur financier, a débouché en Europe sur une crise de surproduction tout à fait classique. Y compris en Allemagne, pratiquement le seul pays de l’UE où les ventes automobiles ne se sont pas effondrées ces derniers mois, General Motors s’apprête à fermer son usine de Bochum dans la Ruhr, une région sinistrée depuis des décennies par la crise de la sidérurgie et la désindustrialisation. Les ventes d’automobiles sont en recul de 40 % en Grèce sur les cinq premiers mois de l’année suite à l’austérité drastique imposée par Merkel et Sarkozy (maintenant aggravée par Merkel et Hollande) – tout cela dans le but de renflouer notamment les banques allemandes et françaises « victimes », par effet boomerang, de leur propre spéculation effrénée sur la dette des Etats les plus faibles de l’UE.
Nous sommes depuis toujours opposés à l’Union européenne et à ses prédécesseurs. L’UE est un consortium impérialiste instable composé d’Etats-nations distincts, dirigé par l’Allemagne et de façon subordonnée par la France. Le but de ces Etats dans l’alliance est de mieux saigner leur propre classe ouvrière au nom de la « concurrence libre et non faussée », de mutualiser partiellement la chasse raciste aux immigrés et de faire front commun si possible contre leurs rivaux impérialistes américains et japonais ainsi que contre l’Etat ouvrier déformé chinois. Nous écrivions déjà en janvier 1973 (Workers Vanguard n° 15) : « A l’époque impérialiste, les alliances entre Etats capitalistes, y compris sous leurs aspects économiques, sont tournées contre d’autres Etats, qu’ils soient des Etats avancés ou retardataires. Le Marché commun est fondamentalement une alliance instable entre le capitalisme français et le capitalisme allemand basée sur les politiques économiques les plus réactionnaires. »
Chaque gouvernement capitaliste de l’UE est le comité exécutif de sa propre classe capitaliste nationale, et ces classes se livrent entre elles une concurrence aujourd’hui exacerbée par la crise économique. L’aiguisement de ces contradictions internes à l’UE pousse inexorablement cette dernière vers l’implosion, et c’est aux ouvriers qu’est présentée la facture. Nous disons : A bas l’Union européenne capitaliste-impérialiste ! A bas la Banque centrale européenne et l’euro !
Peugeot n’a de son point de vue d’autre solution que de saccager ainsi la vie de milliers de travailleurs : les pertes sont énormes ces derniers mois ; le marché européen, qui est le principal marché de PSA, est en pleine déconfiture et cela ne peut que s’aggraver au fur et à mesure que la spirale récessionniste happe davantage de pays. Peugeot est « trop petit », c’est-à-dire que la concentration du capital se poursuit au niveau international à un niveau jamais vu et que Peugeot figure aujourd’hui parmi les perdants de cette lutte impitoyable. Un cartel de plus en plus restreint de compagnies contrôle une part croissante du marché, et ces cartels eux-mêmes ne font que préparer de nouvelles luttes plus féroces encore pour la suprématie mondiale. Ce processus inexorable, broyant les vies, broyant au passage des sociétés capitalistes séculaires, résulte de la nature même du capitalisme en tant que système irrationnel de production : la production est socialisée et centralisée dans d’immenses entreprises planifiant la production internationalement, mais la production est déterminée non par les besoins objectifs de l’humanité mais par le taux de profit qu’une entreprise peut tirer ou pas de l’exploitation de sa main-d’œuvre salariée.
Ce genre de crise économique et de concentration des monopoles a déjà conduit par deux fois l’humanité dans des guerres mondiales où des millions de travailleurs ont péri sur l’autel du profit. Une nouvelle guerre mondiale risquerait de finir avec l’annihilation de l’humanité tout entière. Lénine, le révolutionnaire bolchévique russe, l’avait déjà expliqué dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, un ouvrage d’une actualité brûlante encore aujourd’hui alors qu’il avait été écrit en pleine boucherie impérialiste de la Première Guerre mondiale, en 1916. Il n’y a pas de solution pour les travailleurs sous le capitalisme. Il faut le renverser par la révolution socialiste. L’entremêlement des économies au niveau européen ne rend que plus urgente l’extension d’une telle révolution à tout le continent pour exproprier les capitalistes et réorganiser l’économie sur la base d’une planification internationale pour répondre aux besoins de l’humanité et non à la soif de profit des capitalistes. Pour les Etats-Unis socialistes d’Europe !
Pour un programme de transition vers la révolution socialiste
L’ampleur de la crise ne fait que souligner la nécessité d’une issue révolutionnaire internationaliste. Le reste n’est que « panacée » de charlatan réformiste. Ainsi, la revendication du « partage du travail entre les usines du groupe PSA » que met en avant Lutte ouvrière (Lutte de Classe, juillet-août 2011) face au plan de fermeture de l’usine d’Aulnay, est en elle-même qualitativement insuffisante pour répondre aux attaques que subissent ces travailleurs, car le problème ne peut être résolu seulement dans le cadre de PSA. Soit ce partage se ferait avec diminution de salaire, ce que ne peuvent accepter des travailleurs qui déjà végètent au bord de la misère, soit il amènerait Peugeot, en piètre situation financière sur les marchés des capitaux, à la faillite.
Il faudrait élargir la mobilisation non seulement à tout le groupe PSA mais au-delà, y compris à l’ensemble de l’industrie automobile. Il faut lutter pour le partage du travail entre toutes les mains, sans perte de salaire, en étendant cette revendication à tous les travailleurs : non seulement tous les intérimaires doivent obtenir des contrats en CDI, mais aussi ceux qui travaillent chez les sous-traitants comme ceux de Magnetto sur le site de PSA Aulnay, ainsi que dans les usines sous-traitantes externes aux sites de PSA, où les syndicats sont encore plus faibles qu’à Aulnay et où règne souvent l’arbitraire patronal ; ces entreprises doivent être intégrées ou réintégrées dans PSA, sur la base de la meilleure grille de salaires et d’avantages sociaux. Cela pose la question d’un syndicat industriel regroupant dans une même organisation tous les travailleurs employés dans la branche et luttant pour imposer une convention collective qui soit digne de ce nom. Et cela non seulement au niveau français mais européen : les travailleurs de Trnava en Slovaquie (où le chômage des jeunes est de 40 % depuis la contre-révolution capitaliste), de Bochum (Opel) en Allemagne et de Vigo (PSA, Denso...) en Espagne doivent aussi avoir la même grille de salaires. C’est ainsi qu’on peut stopper l’offensive des patrons pour diviser entre eux les travailleurs d’Europe et les dresser les uns contre les autres.
Des milliers d’emplois d’intérimaires notamment ont déjà été supprimés à PSA ces dernières années. Le chômage ronge les quartiers de banlieue comme la cité des 3000 à Aulnay, où le chômage des jeunes avoisine les 50 % ; les enfants, les petits-enfants des travailleurs marocains ou turcs qui ont fait la fortune de Peugeot et d’autres trusts capitalistes eux aussi ont droit à un emploi décent. A travail égal, salaire égal, quel que soit le sexe ou l’origine ethnique !
Ce sont des revendications minimales pour la survie de la classe ouvrière. Les capitalistes disent évidemment qu’ils n’en ont pas les moyens, et ils n’en ont pas l’intention non plus. Pour mettre en œuvre une telle perspective, ce qui est nécessaire c’est que les travailleurs eux-mêmes prennent en charge l’organisation de l’embauche et du travail. Cela pose la question du contrôle ouvrier sur la production, et en fait du renversement de tout le système capitaliste. Cela pose la question d’exproprier les capitalistes et de réorganiser toute l’économie européenne et mondiale sur une base collectivisée, avec une planification internationale centralisée.
Les réformistes au chevet du système capitaliste en pleine putréfaction
L’obstacle à la lutte pour ce programme, le seul qui corresponde aux intérêts véritables de la classe ouvrière, ce sont les directions traîtresses de la classe ouvrière qui sont aujourd’hui complètement prostrées devant le gouvernement des patrons. Le mouvement ouvrier ici ne s’est toujours pas remis de la destruction contre-révolutionnaire de l’Union soviétique il y a 20 ans, une immense défaite qui pèse sur le moral des travailleurs en permettant aux capitalistes de poursuivre une campagne déchaînée sur la « mort du communisme », c’est-à-dire la soi-disant indépassabilité du capitalisme.
Commençons par les discours protectionnistes du ministre du Redressement du taux de profit, Arnaud Montebourg : en préconisant de plutôt fermer des usines dans d’autres pays Montebourg pousse les travailleurs de France à penser qu’ils auraient des intérêts communs plutôt avec la famille française Peugeot qu’avec les travailleurs de l’automobile dans d’autres pays. Peugeot joue d’ailleurs là-dessus en prétendant qu’il a déjà trop sacrifié à l’unité nationale en ne délocalisant pas suffisamment. La vérité c’est que les capitalistes n’investissent que selon le taux de profit qu’ils peuvent en retirer ; c’est en fonction de cela qu’ils choisissent là où ils investissent. Les travailleurs ont une arme pour contrer cette politique capitaliste du diviser pour mieux régner, c’est l’unité internationaliste de la classe ouvrière, ce qui pose la nécessité de reforger une internationale révolutionnaire, la Quatrième Internationale de Léon Trotsky.
En cherchant à empêcher la solidarité internationale des travailleurs, les sociaux-démocrates préparent de nouvelles défaites. On voit à PSA SevelNord à Hordain dans le département du Nord les premiers résultats de cette politique dévastatrice des acquis ouvriers avec l’accord signé le 26 juillet par Force ouvrière, la CGC et le SIA, un syndicat-maison à la solde de Peugeot, pour diminuer les salaires et augmenter le temps annuel de travail en échange d’un maintien de la production sur place au lieu de son transfert à Vigo en Espagne ; ce qu’il faut au contraire, c’est une lutte commune des travailleurs de Peugeot de Vigo et Madrid à Aulnay, Sochaux et Trnava (Slovaquie).
Quant au PCF, il fait maintenant le service après-vente de la promesse de Hollande/Montebourg de fermer l’usine d’Aulnay sans trop de troubles sociaux. On n’attendait rien d’autre d’un parti qui se considère comme faisant partie de la majorité présidentielle. Là où Hollande a expliqué dans son interview du 14 juillet qu’il allait offrir des subventions à Peugeot pour faire passer le plan de licenciements, Marie-George Buffet, députée PCF, s’est empressée de prétendre dans l’Humanité (16 juillet) que « l’intervention de François Hollande redonne un peu d’espoir ». Elle a osé qualifier de « phrase forte » la déclaration de Hollande que « ce plan est inacceptable », alors que Hollande avait immédiatement ajouté « en l’état » : autrement dit il est acceptable moyennant quelques pilules soporifiques comme de vagues promesses de reclassement et de formation ainsi que la création d’un « parc industriel » sur le site.
Prenons le NPA qui promeut dans ses colonnes à l’occasion la « décroissance », une idéologie capitaliste et chrétienne réactionnaire d’abstinence répandue par des curés comme Ivan Illich (voir par exemple Tout est à nous ! La revue, mai). Ces gens-là, qui souvent mènent une petite existence confortable dans des appartements bien chauffés et qui utilisent le dernier cri des communications modernes, expliquent au fond qu’après tout les travailleurs pourraient un peu, voire totalement, se passer de voiture. Ils sont la quintessence même de la régression du niveau de conscience du mouvement ouvrier ; ils expriment ouvertement l’opposition à la conception marxiste du socialisme, basée sur un développement énorme des forces productives permettant enfin de libérer l’humanité du besoin matériel.
Il reste dans le NPA quelques petits groupes qui se prétendent à gauche, par exemple la « tendance claire » dirigée par d’ex-lambertistes. C’est tout dire de leur pseudo radicalisme qu’ils cherchent à construire une organisation commune avec les « décroissants » réactionnaires et les partisans du « Conseil national de transition » libyen installé au pouvoir l’année dernière par les bombardements de l’OTAN et de l’impérialisme français.
La « tendance claire » demande dans un tract (diffusé lors du rassemblement devant le siège de PSA du 25 juillet) la nationalisation de PSA « sous contrôle des travailleurs », présentée comme la seule « solution durable ». Ce tract de 4 pages ne mentionne même pas le socialisme ou la révolution, pas même comme perspective lointaine, autrement dit il se présente explicitement dans le cadre du système capitaliste existant. Trotsky polémiquait dans le Programme de transition contre ce genre de « mot d’ordre réformiste bien vague de “nationalisation” » en précisant que l’expropriation de certains groupes capitalistes ne peut être une revendication des révolutionnaires que dans la mesure où :
« 1) Nous repoussons le rachat ; 2) Nous prévenons les masses contre les charlatans du Front populaire qui, proposant la nationalisation en paroles, restent en fait les agents du capital ; 3) Nous appelons les masses à ne compter que sur leur propre force révolutionnaire ; 4) Nous relions le problème de l’expropriation à celui du pouvoir des ouvriers et des paysans. »
La « tendance claire », elle, a non seulement fait campagne pour Philippe Poutou qui faisait campagne pour « dégager Sarkozy » (c’est-à-dire élire le front populaire de Hollande), elle refuse de relier l’expropriation de Peugeot au pouvoir ouvrier. En demandant la nationalisation par l’Etat capitaliste, elle demande simplement à celui-ci de fournir au Français Peugeot les capitaux nécessaires aux investissements de modernisation indispensables pour faire face à l’Allemand Volkswagen. Hollande/Montebourg s’est dépêché à sa manière de cracher au bassinet avec son plan de soutien à la filière automobile.
Le NPA va jusqu’à exiger de l’Etat capitaliste l’« interdiction des licenciements » (une revendication phare de Lutte ouvrière également). Mais le chômage est inhérent au capitalisme ; s’il a trop tendance à baisser les capitalistes n’ont de cesse, par divers moyens, qu’il ne remonte pour faire pression sur les salaires. De prôner l’« interdiction des licenciements », c’est faire croire que l’Etat peut servir aux travailleurs contre les capitalistes. Les marxistes au contraire expliquent que l’Etat, c’est essentiellement des bandes d’hommes armés, les flics, l’armée, les matons, dont la fonction est de maintenir par la force le système d’exploitation capitaliste. On ne peut l’utiliser pour satisfaire les besoins des travailleurs, il faut le détruire par une révolution socialiste et le remplacer par le pouvoir des travailleurs organisés en conseils ouvriers ou soviets.
Lutte ouvrière en première ligne à PSA Aulnay
Lutte ouvrière (LO) a été plus critique du plan gouvernemental, dénonçant l’hypocrisie de Hollande qui « fait semblant de s’indigner de l’attitude de PSA » (éditorial de Lutte Ouvrière du 16 juillet). A qui le disent-ils ? Lutte ouvrière déclare maintenant qu’ils se sont abstenus il y a deux mois lors de l’élection présidentielle ; ils ont peut-être dit cela confidentiellement à leur périphérie, mais par contre devant les millions de téléspectateurs, dans leur presse, dans leurs journaux d’entreprise, ils se sont contentés de parler d’un « choix personnel » entre voter Hollande ou s’abstenir (éditorial de Lutte Ouvrière du 23 avril), donnant ainsi à penser que de donner un soutien politique à Hollande par son vote était une simple question de goût. Ils ont ainsi encouragé indirectement les travailleurs à penser que l’élection de Hollande pouvait représenter un moindre mal, et ils portent ainsi eux-mêmes une part de responsabilité pour les attaques qui pleuvent maintenant. Et ceci est d’autant plus vrai pour ceux qui ont directement appelé à voter pour Hollande sous prétexte de se débarrasser de Sarkozy, que ce soit Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche ou le NPA de Philippe Poutou.
A Aulnay, le rôle principal dans la partition réformiste, c’est Lutte ouvrière qui est en train de le jouer. LO contrôle depuis des années le principal syndicat ouvrier de l’usine d’Aulnay, la CGT, et ils ont de l’influence dans la CGT d’un grand nombre d’autres usines du groupe. Il y a un an ils ont rendu publics les plans de PSA pour fermer l’usine d’Aulnay, des plans qui sont maintenant mis en œuvre jusque dans les détails. A sa fête en mai dernier, LO a tenu un grand meeting sur l’automobile où ils se sont vantés d’avoir révélé les plans des patrons et d’avoir patiemment construit depuis un an une mobilisation de jusqu’à 800 ouvriers prêts à se battre. Jean-Pierre Mercier, dirigeant de la CGT dans l’usine et candidat de Lutte ouvrière à toutes les élections (sauf aux présidentielles où il était porte-parole de Nathalie Arthaud), s’est vanté que la situation était « vraiment saine », que les travailleurs ont depuis un an en permanence « un coup d’avance » sur les patrons, etc.
Un camarade de la LTF est alors intervenu lors du débat en dénonçant la stratégie de LO de faire pression sur le gouvernement : ils venaient de passer un an à demander des entrevues à Sarkozy, champion de la promesse solennelle non tenue, pour essayer d’obtenir son « engagement écrit » en faveur des travailleurs de PSA. Mercier était tout nu. Dans son discours de conclusion du meeting, changeant complètement de registre, il s’est d’un seul coup lancé dans une diatribe contre les travailleurs d’Aulnay, les accusant de ne pas être « en colère » et de ne pas être prêts à lutter. C’est l’argument classique du bureaucrate syndical qui rejette sur les travailleurs le fait que lui-même casse toute mobilisation lutte de classe.
A Aulnay, la CGT a construit sous la direction de LO toute son activité depuis un an autour d’un bloc avec le syndicat maison, le SIA (« Syndicat indépendant de l’automobile »). A la fête de LO, Jean-Pierre Mercier insistait ainsi que le SIA est un « vrai syndicat », même si LO sait pertinemment qu’il s’agit d’une créature de la direction des « ressources humaines », celle qui maintenant met en œuvre la fermeture de l’usine. Encore il y a un an LO dénonçait le SIA dans la revue destinée à ses cadres Lutte de Classe (juillet-août 2011) : « la présence des militants du SIA est pesante » à Aulnay ; et maintenant le SIA va « peser » avec LO contre les patrons ?
Le prédécesseur direct du SIA, la CSL de sinistre mémoire, s’était livré à de brutales attaques physiques contre les militants de la CGT dans les usines de Poissy et d’Aulnay lors des grandes grèves du début des années 1980. Que ce genre de « syndicat » soit entièrement d’accord avec les tactiques préconisées par la direction de la CGT en dit long sur l’abject réformisme de Lutte ouvrière. En toute une année ils se sont contentés de faire quelques actions ponctuelles, y compris une manifestation un samedi après-midi dans la ville d’Aulnay avec le maire PS de la ville. LO donne ainsi au SIA une légitimité auprès des ouvriers, un crédit dont le SIA aura bien besoin pour casser une mobilisation ouvrière sérieuse pour défendre les emplois cet automne.
Le SIA est la continuation directe de la CSL et avant elle de la CFT et, indirectement, si l’on remonte aux origines du « syndicalisme » propatronal français au début du XXe siècle, de la Fédération nationale des jaunes de France (par opposition aux rouges de la CGT). C’est de là que vient l’appellation de « jaunes » pour dénoncer les briseurs de grève. Des militants de la CFT (Confédération française du travail) avaient en 1977 assassiné sur un piquet de grève Pierre Maître, un syndicaliste des Verreries mécaniques champenoises à Reims. La CFT s’était alors renommée CSL (Confédération des syndicats libres) et elle avait fait le coup de main contre les grandes grèves de l’automobile des premières années Mitterrand. Nous écrivions dans un article « Chassez la CSL » (le Bolchévik n° 34, juillet-août 1982) : « La CFT/CSL, c’est une organisation explicitement anti-ouvrière. Elle existait avant, mais elle a crû surtout en réaction à Mai 68. Elle est explicitement anticommuniste, anti-CGT, anti-CFDT, explicitement destinée à chasser les organisations ouvrières des usines. » La CSL a ainsi physiquement attaqué les grévistes de la CGT notamment lors de la grande grève de Talbot-Poissy (aujourd’hui PSA) en 1983-1984 (voir le Bolchévik n° 44, janvier 1984).
Jean-Pierre Mercier, qui est dans l’usine d’Aulnay depuis 16 ans, espère peut-être que les travailleurs avancés ont oublié tout cela lorsqu’il réhabilite le SIA, nouvel avatar de la CFT/CSL. Il propage ainsi l’ignorance, ce qui est typique des ouvriéristes petits-bourgeois. Mais il suffit de feuilleter quelques tracts du SIA pour voir qu’ils sont en tout point fidèles à leurs propres traditions : « Les élus SIA restent convaincus que la seule façon de nous faire entendre c’est dans le calme et la sérénité. Il est hors de question de donner l’occasion à la direction générale de dire qu’à Aulnay “c’est le bordel” car on leur rendrait service. Nous voulons conserver les emplois sur Aulnay et montrer que les salariés d’Aulnay “ne sont pas des sauvages” comme certains veulent le faire croire » (flash S.I.A./G.S.E.A. du 17 janvier 2012). On voit là tout le racisme paternaliste de ces jaunes du SIA qui enjoignent aux travailleurs marocains de montrer qu’ils sont des hommes, pas des sauvages, en aidant à sauver les profits de la famille Peugeot.
Au lieu de forger l’unité des travailleurs sur un programme de lutte de classe, contre la politique de « responsabilité » de la direction du SIA, Mercier et Cie font alliance au sommet avec celle-ci, et sur son programme de collaboration de classes avec le patron. Et cela se reflète aussi dans leur politique à l’extérieur de l’usine : toute la politique de LO à la tête de la CGT consiste à alimenter les illusions envers l’Etat capitaliste. Les opérations-spectacles envisagées avec le SIA ont elles-mêmes pour but explicite de faire pression sur le gouvernement Hollande-Montebourg. Nathalie Arthaud l’a déclaré pour LO à la télévision le 13 juillet, elle veut faire croire que l’Etat capitaliste doit et peut déclarer « nul et non avenu » le plan de Peugeot – autrement dit interdire les licenciements chez PSA.
Jean-Pierre Mercier lui-même a déclaré dans un communiqué de presse de la CGT PSA Aulnay du 15 juillet qu’au fond, à part le blabla sur une loi au parlement sur l’interdiction des licenciements (à voter par le PS, d’après Lutte Ouvrière du 20 juillet), il voudrait simplement que l’Etat capitaliste continue à subventionner le capitaliste Peugeot pour que les ouvriers soient au chômage partiel (dispositif dit APLD ou « activité partielle de longue durée ») plutôt que renvoyés directement à Pôle emploi : « L’Etat a les moyens d’intervenir : […] En imposant à PSA de respecter les accords signés comme celui sur le chômage partiel (APLD) où l’employeur s’est engagé à maintenir les emplois en contrepartie du bénéfice de subventions publiques » (en gras dans l’original).
En lui demandant d’empêcher les fermetures d’usines et de prendre ainsi une « mesure de salut public » (ibid.), LO sème la confusion parmi les travailleurs. Là où ceux-ci nous disent que Sarkozy ou Hollande c’est tout pareil et que c’est des ennemis des travailleurs, LO ramène les ouvriers à se tourner vers l’Etat capitaliste pour obtenir de l’aide de celui-ci. LO veut même utiliser l’Etat capitaliste pour régler les querelles internes au mouvement ouvrier ; la CGT de PSA-Aulnay, contrôlée par LO, est apparemment allée jusqu’à traîner le syndicat SUD devant la justice capitaliste l’année dernière ! Ce genre d’intervention de l’Etat dans les affaires du prolétariat ne peut se faire qu’au détriment de la classe ouvrière dans son ensemble. Ce n’est là qu’un exemple de comment ils alimentent les illusions dans l’Etat capitaliste. Après l’annonce des licenciements à Aulnay, leur correspondant sur place écrivait dans Lutte Ouvrière (20 juillet) : « S’il a fallu des luttes pour imposer ces acquis [comme les congés payés ou la journée de travail de sept heures], ce sont bien des lois qui ont obligé les patrons à les respecter ! Et les lois, jusqu’à nouvel ordre, c’est le Parlement qui les vote et l’Etat qui les fait appliquer. » Pour des marxistes, c’est une vérité élémentaire que les lois ne font qu’entériner le rapport des forces dans la lutte des classes et non pas l’inverse. Un parlement contrôlé par LO (hypothèse absurde pour commencer) pourrait voter toutes les lois qu’il veut, un escadron de flics viendrait un beau matin simplement disperser ces bavards le jour où la bourgeoisie déciderait que la comédie parlementaire a assez duré.
Ce que fait Lutte ouvrière à Aulnay n’est rien de nouveau. Lors de l’importante grève d’il y a cinq ans, LO avait promené les grévistes de mairie capitaliste en mairie capitaliste pour obtenir des subsides, avec l’argument fallacieux que le travail des maires c’était soi-disant de « résoudre les problèmes sociaux » (brochure de LO sur la grève d’Aulnay) ! Le travail des maires, qui représentent à l’échelon local le pouvoir exécutif de l’Etat capitaliste, c’est de résoudre les problèmes sociaux causés aux capitalistes par les travailleurs et les opprimés qui ne veulent pas rester à leur place, ce n’est pas de résoudre les problèmes sociaux causés aux travailleurs par l’exploitation capitaliste. Pour cela il faut d’autres forces et un autre programme. Comme l’écrivait Lénine dans l’Etat et la révolution (août 1917) :
« Selon Marx, l’Etat est un organe de domination de classe, un organe d’oppression d’une classe par une autre ; c’est la création d’un “ordre” qui légalise et affermit cette oppression en modérant le conflit des classes. Selon l’opinion des politiciens petits-bourgeois, l’ordre est précisément la conciliation des classes, et non l’oppression d’une classe par une autre ; modérer le conflit, c’est concilier, et non retirer certains moyens et procédés de combat aux classes opprimées en lutte pour le renversement des oppresseurs. »
Les « politiciens petits-bourgeois » de LO avaient tellement aimé le commerce des municipalités capitalistes que l’année suivante, en 2008, ils se sont présentés dans rien moins que 168 villes et bourgades. Dans plus de 60 de ces localités, LO faisait liste commune avec le PCF ; dans plusieurs autres cas, comme à Belfort, elle se retrouvait derrière des politiciens bourgeois purs et simples (Lutte de Classe, avril 2008), tout cela dans l’objectif de faire partie d’une majorité de gestion municipale ! A Aubervilliers, LO faisait campagne sur une plate-forme électorale PCF se lamentant que « le nombre de policiers affectés à notre ville est insuffisant » ! Quiconque habite ce genre de banlieue ouvrière sait que le boulot du maire, c’est de gérer les quotas racistes dans les HLM, expliquer aux parents qu’il n’y a pas de place en crèche ni à la maternelle pour les moins de trois ans – et envoyer les flics terroriser à longueur de journée les jeunes à la peau trop foncée. Nous disons que le mouvement ouvrier doit défendre les jeunes de banlieue contre la terreur raciste des flics !
Il y a cinq ans, lors de la dernière grève significative à Aulnay, LO avait fait des pieds et des mains pour offrir à la candidate d’alors du front populaire, Ségolène Royal, une plate-forme électorale devant l’usine d’Aulnay. LO avait alors prétendu que « Ségolène Royal en tournée électorale est venue dire aux grévistes qu’ils ont raison » – alors qu’en fait elle était venue enjoindre aux travailleurs présents d’être fiers de leur entreprise et « réconcilier les Français avec l’entreprise » (voir notre article dans le Bolchévik n° 180, juin 2007). LO a cyniquement utilisé la grève d’Aulnay pour préparer sa base au fait qu’elle allait quelques semaines plus tard appeler à voter pour Ségolène Royal.
Les tactiques syndicales de LO résultent de sa politique réformiste, qui sur le fond ne se différencie pas le moins du monde de celle du NPA. Elle proclamait ainsi en février 2008 dans Lutte de Classe que « Par définition, l’activité municipale, comme l’activité syndicale ne peuvent être révolutionnaires, mais sont réformistes. » Les leurs en tout cas. Ils cherchent simplement à négocier un meilleur deal avec Montebourg, Hollande et Peugeot pour les travailleurs de PSA tout en restant dans le cadre du capitalisme français en crise : une équation qui ne peut pas avoir de solution favorable aux travailleurs.
Il faut poser carrément la nécessité de renverser ce système en pleine décomposition. La révolution socialiste paraît lointaine aujourd’hui, mais la Révolution russe de 1917 a montré que c’est possible, en dépit de sa dégénérescence ultérieure sous Staline et de sa défaite finale en 1991-1992. Les bolchéviks n’avaient pas renoncé parce que la Commune de Paris avait été noyée dans le sang en 1871. Les organisations politiques du mouvement ouvrier qui vous disent aujourd’hui que le socialisme a prouvé son échec avec l’URSS sont des agents stipendiés ou inconscients de l’ordre capitaliste. La révolution prolétarienne est la seule perspective pour les travailleurs du monde. Nous luttons pour construire le parti bolchévique multiethnique, multiracial, qui un jour renversera le capitalisme dans ce pays dans le cadre d’une lutte pour les Etats-Unis socialistes d’Europe.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/201/psa.html
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